En vérité je vous le dis, nul mot, nul vocable, nulle expression, nulle formule, nulle tournure syntaxique ne pourra jamais exprimer à sa juste mesure la haine irrémédiable et absolue que je voue aux pigeons. Le pigeon, n’en doutez pas, est l’expression la plus pure du mal, le parangon du vice, l’étalon de la fourberie, l’archétype de la perversion. Croyez-le, si la force du pigeon était à la mesure de sa malignité, il se délecterait, heure après heure, à percer les yeux de l’homme de son bec cruel, à lacérer le visage de la femme de ses griffes déformées par la rage, à briser les os de l’enfant, l’emportant avec lui dans son vol pour le lâcher soudainement, du plus haut point du ciel, sur la chaussée implacable où les badauds horrifiés contempleraient impuissants la triste fin de ce voyage. Car ne vous méprenez point, le pigeon ne tue pas par nécessité, mais par simple plaisir et si vous l’observiez commettant son forfait, vous pourriez apercevoir, au prix d’une attention redoublée, l’éclair de cruauté émanant de son oeil où nulle lueur de compassion jamais ne fit son nid.

Heureusement pour l’humanité, le pigeon est bien trop faible pour s’adonner à son penchant morbide, mais il n’empêche que son comportement n’en est pas moins empreint de la plus vive scélératesse et je sais déjà que je ne pourrai pas résister bien longtemps encore au désir de revanche qui me taraude, me consume lentement, bannissant mon sommeil, épuisant mon ardeur, creusant en mon âme un puits sans fond. Il n’est pas lointain, le jour où je passerai à l’action, choisissant au hasard l’un des ces démons volant, se reposant de son dernier méfait juché sur la rambarde de mon balcon. Alors, je m’approcherai doucement du félon, je surprendrai, l’espace fugitif d’un instant magique, la fixité de son regard croisant le mien, lisant dans sa pupille avide la certitude de sa fin prochaine. Sachant son destin scellé, l’immonde volatile tentera bien de s’échapper mais en pure perte. Le saisissant au vol d’un geste sûr, je lui maintiendrai le cou sans trop serrer, je ne veux pas le tuer trop vite. Ensuite, je broierai ses ailes entre mes mains vengeresses, puis je le laisserai agoniser, des jours durant jusqu’à ce que doucement, la vie quitte son corps brisé tandis que, les narines aux aguets, je pourrai enfin me repaître des miasmes perfides émanant de sa chair putride entamant sa sublime décomposition. Oui, décidément, définitivement, irrévocablement, absolument, fondamentalement je hais les pigeons.

Et encore, les pigeons, c’est rien, si vous saviez ce que je pense des fauvettes.