Allongée sur ce qui restait d’herbe, elle observait les mouches s’agiter fébrilement au dessus de sa tête, survolant les dunes aux couleurs jaunies comme celles d’une photographie trop longtemps exposée. Bientôt, le camion benne viendrait, comme il venait chaque matin, charrier ses richesses en un vacarme superbe. Mais pour l’instant était le silence. Un silence de néant trahissant un lieu délaissé des pensées même. Seule une légère brise disturbait l’horizon sonore.

La veille, elle avait disposé toutes les boites de conserve vides qu’elle avait pu trouver, sur la plus haute dune de la décharge espérant entendre la musique que le vent leur suggèrerait. Elle se souvenait encore de sa déception lorsque, susurré à son oreille, le chant d’Éole n’avait évoqué qu’une plainte unicorde aux relents d’éternel, semblable au murmure long des âmes condamnées. Le contact humide de l’herbe la rappela à la vie. Le parfum enivrant de la terre délaissée ne parvenait pas à lui faire oublier complètement les effluves malodorantes suintant des emballages plastiques qui jalonnaient la place. De temps à autres, son regard se portait au loin. Là bas, les sacs poubelle ressemblaient à des fleurs multicolores.

Sa vue se troubla… La décharge,… De quoi se déchargeait-on ici ? De rien! On ne se décharge jamais de rien. Tout au plus s’éloigne-t-on mais la distance ne lui suffisait plus. C’est pourquoi elle était venue se réfugier précisément ici, en ce lieu de confusion où elle se donnait l’impression d’exister au moins pour elle. Comme une poussière sur le coeur, un souvenir latent mais insistant agaçait son esprit. Sa vie… La vie avait toujours été, pour elle, un supplice de Tantale, jamais à sa mesure, jamais à sa portée, mais toujours d’une insolente tentation. Elle pensait que sa vie n’avait été qu’une option, qu’elle ne comptait pas vraiment. Elle avait toujours vu les autres comme on voit des personnages sur l’écran d’un cinéma, figurants anonymes et sans visage aux motivations et aux agissements vains. Elle en était arrivée à considérer sa propre existence avec distance, comme si elle se lisait par dessus son épaule. Sa présence ici, maintenant, n’était que la suite logique de son destin… ou peut-être la fin.

Elle avait cédé à l’overdose émotionnelle, et n’avait pas entendu arriver le camion benne. Maintenant, il repartait et personne ne l’avait vue. Elle ne s’en étonnait pas, n’en avait-il pas toujours été ainsi ? La décharge était alors plus riche de quelques témoignages aux relents fraîchement nauséabonds et les mouches, tout à leur bonheur simple, s’agglutinaient sur l’amas informe. Elle ne songea pas à ramasser les nouvelles boîtes de conserve : « le vent est un menteur ». Elle préférait abandonner aux mouches l’arrivage providentiel.

Retournée sur le ventre, elle avait posé sa tête entre ses bras croisés. Ses doigts d’enfant sollicitaient doucement l’herbe dénaturée sans qu’elle y prête attention. L’endroit où elle était allongée était comme un îlot de terre vierge au sein d’une mer d’immondices. Il avait, par on ne sait quelles circonstances, échappé à l’invasion ordurière et quand elle était venue ici, il y a deux jours, elle l’avait naturellement choisi, non pour pallier l’inconfort, mais parce qu’il présentait un abri aux hypothétiques regards. Elle se serait sentie bien incapable de répondre à d’éternelles questions, de même qu’elle était incapable de ressentir la faim et le froid hivernal qui l’envahissaient à présent.

Quel jour était-ce ? Elle avait oublié. Tout ce dont elle se souvenait, c’est que Noël était proche lorsqu’elle avait quitté sa famille pour venir ici. C’était d’ailleurs cette perspective des fêtes et d’un bonheur programmé qui l’avait décidé à s’enfuir. Elle n’eût pas pu supporter, une fois de plus, l’énorme mascarade et se taire, contemplant leur faciès figé dans un bien-être écoeurant de facticité. Des masques !

Inconsciemment, sa main avait arraché une touffe de l’herbe vieillie. Elle regarda ses ongles noirs de terre. Elle avait un peu de peine pour ses parents, ils n’y étaient pour rien, mais ils étaient de ces gens qui semblent nés pour être inquiétés. Quelque chose de froid avait frôlé son bras, la sortant de la torpeur qui insensiblement prenait place en elle. Les premiers flocons de neige commençaient à se poser tant bien que mal, balayés de toutes parts par un vent indécis.

Elle prenait peu à peu conscience du froid qui l’envahissait sournoisement mais cela n’était pas désagréable. C’était une possession lente mais intense de toute sa personne. Au loin, quelques auréoles de lumière pointaient déjà, disséminées ça et là, sur les masses grisâtres des H.L.M. La cité s’éveillait à cette nouvelle journée qui promettait d’être semblable à toutes les autres.

La neige somptueuse recouvrait à présent la décharge de sa cape de pureté. L’hiver allait être beau cette année. Elle était toujours dans la même position, la tête enfouie entre ses bras croisés. Elle songeait qu’ici, la neige resterait immaculée alors que dans les rues, elle se muerait bientôt en une boue crissante sous les pas des piétons. Elle avait froid, elle avait faim, elle allait essayer de dormir un peu maintenant. Elle avait de plus en plus envie de céder tout à fait à ce bien-être qui la courtisait. Celui-là n’était pas factice. Ses yeux s’étaient clos sans qu’elle le veuille vraiment entraînés par le rythme devenu régulier de sa respiration.

Il n’a cessé de neiger durant toute la journée et la ville est couverte d’un drap resplendissant; cependant, sur la décharge, la neige n’est pas parvenue à recouvrir tout à fait son corps, autographe charnel tenant lieu d’épitaphe.

Now, here…