Alors que je ne peux qu’assister impuissant à cette parade malsaine, le décor se transforme progressivement pour faire place à un paysage tranquille. Je suis seul, immergé dans un cadre bucolique, pieds nus dans l’herbe fraîche du matin. A ma droite, un vieux chêne recouvert de mousse et de lierre, face à moi, un vieux moulin épaulé à une roue à aube plongeant dans un ruisseau. Entraîné par la curiosité, je m’approche doucement de la roue qui pivote sur son axe, imperturbablement, suivant un cycle long. Cette roue m’attire irrésistiblement et je ne peux m’empêcher de l’observer de plus près. Je fais maintenant face à ses pales qui se succèdent rapidement comme les volets devenus fous d’une horloge mécanique. C’est à ce moment seulement que j’aperçois que chaque pale de la roue supporte en son centre, un crâne humain dont le sommet est en feu. Le même crâne sur toutes les pales, figé dans un rictus silencieux. Alors que, fasciné, je m’approche un peu plus, je découvre que ces crânes ne sont pas dépourvus de substance, ils sont recouverts d’une chair plus pâle que la mort et qui forme un visage, celui de ma mère.

C’est à ce stade, que j’acquiers la conviction que je suis en train de rêver. La force de l’habitude aidant, je connais un moyen de forcer le réveil. Cela nécessite en général deux phases. D’abord se réveiller, ensuite se réveiller encore. Pour ce faire, je ne connais qu’un moyen, il faut prendre conscience du fait qu’on dort. Le savoir n’est pas suffisant, il faut réellement en prendre conscience.

Je suis dans ma chambre, je suis dans mon lit, seul dans la pénombre.

Je suis dans ma chambre, je suis dans mon lit, seul dans la pénombre, tout est calme et tranquille.

Je suis dans ma chambre, je suis dans mon lit, seul dans la pénombre, tout est calme et tranquille, je sais que je dors.

Je suis dans ma chambre, je suis dans mon lit, seul dans la pénombre, tout est calme et tranquille, je sais que je dors, je lutte.

Je suis dans ma chambre, je suis dans mon lit, seul dans la pénombre, tout est calme et tranquille, je sais que je dors, je lutte, je vais me réveiller…

Jevais me réveiller… je vais me réveiller… il faut que je me réveille ! Je suis éveillé !

Je me suis enfin réveillé, je vais allumer la radio pour laisser passer le sentiment de profond malaise, mais pour le moment, j’ai encore un peu de mal à bouger. A la télé, ils passent une de ces émissions de variété. Apparemment c’est une émission de Patrick Sébastien. Patrick Sébastien est assis entre deux autres célébrités. Il s’apprête à poser une question à celle qui est à sa droite quand Ticky Holgado, qui est à sa gauche, sort une vanne que j’ai oubliée. Assez minable il me semble, mais elle a un effet incroyable sur l’animateur. Il est mort de rire, littéralement ! En larmes, il se retourne sur Ticky Holgado et il manifeste sa joie sans une once de retenue. Il lui dit qu’il est incroyable, qu’il n’a jamais autant ri, se met à se frapper les cuisses puis finit par taper les épaules de ce pauvre Holgado qui n’en demandait pas tant. Je me surprends à penser qu’il est heureux que le comédien porte un perfecto parce que Patrick Sébastien ne semble pas ménager sa force. C’est même à un point tel qu’à un moment, le verre gauche des lunettes de Ticky Holgado se retrouve fendu sans que j’ai vu exactement comment cela s’est produit.

Cette scène assez cocasse est exactement ce qu’il me fallait pour me faire oublier mon malaise précédent. Rien de mieux que le comique grotesque pour déconsidérer l’horreur. Sauf qu’il y a quelque chose qui cloche ! Pendant toute la durée de cette scène, quelques minutes à peine, le visage de Ticky Holgado est resté absolument inexpressif, totalement fermé. A aucun moment il n’a partagé le rire de l’animateur. Et puis surtout, ce qui ne colle pas, mais alors pas du tout, c’est que Ticky Holgado est mort.

C’est alors qu’intervient la deuxième phase : se réveiller encore. Au prix d’un effort physique presque insurmontable, je parviens à ouvrir les yeux, très légèrement. Je force encore et encore sur l’ouverture, j’essaie de me focaliser sur ce que je vois. Petit à petit, les ombres familières de ma chambre apparaissent, d’abord floues, puis se précisent petit à petit. Je suis réveillé mais terriblement mal. J’allume la radio. Parfois c’est à un point tel qu’il me faut me lever. Et si vous trouvez parfois, sur ce blog, des billets postés aux heures improbables de la nuit, vous saurez alors pourquoi.

ps :toute tentative d’interprétation psychanalytique de ce texte sera reçue avec le mépris qui convient.