Né en 1924, à l’âge de 6 ans, dans le Milwaukee (Wisconsin), au terme d’un accouchement spectaculaire (sa mère, ainsi que les deux médecins et la standardiste de l’hôpital y perdront la vie), c’est seul que son père, pasteur-paysagiste dans une communauté beatnik avant-gardiste, entreprend son éducation au milieu des moutons, des vaches et des cochons circoncis. Âgé de 11 ans, Stan apprend le cornet à pistons et surtout la soufflette Balbeurtoise, instrument sur lequel il devient rapidement un véritable virtuose. Malheureusement, la production de cet instrument original souffrira un arrêt subit deux ans plus tard, à la suite du décès de son inventeur, Éthas-Eurel Balbeurt.

Quand on est musicien, on ne s’arrête pas aux contingences et c’est alors sur le piano que Stanislas Morton jette son dévolu, bien qu’il n’atteindra jamais sur cet instrument, ni d’ailleurs sur aucun autre, la maîtrise dont il fit preuve à la soufflette. A 15 ans, il devient professionnel et joue dans de nombreuses formations. C’est avec douze musiciens de la fanfare locale qu’en 1936, il forme son premier orchestre. Ce big-Band se produira alors dans divers clubs, mais les agression répétées du public seront fatales à Stanislas Morton qui quittera le groupe. Celui-ci continuera dès lors à jouer sans piano et connaîtra aussitôt le succès avec He’s gone, at last, le titre qui le rendra célèbre. En 1937, à court de vivres et pris à la gorge par ses créanciers, Morton retourne habiter chez son père, au sein de la communauté beatnik. Quelques semaines plus tard, il se coupe accidentellement un doigt de la main gauche en procédant à une circoncision de porc.

Le piano lui étant désormais interdit, c’est à la contrebasse que Stanislas Morton va poursuivre sa carrière, bravant ainsi tous les obstacles. Musicien il était, musicien il restera. De 1940 à 1955, il traversera tous les courants musicaux liés au Jazz : Be-Bop, West Coast, Hard Bop et bien d’autres. On le verra travailler successivement avec Dizzy Gilespie, Thelonius Monk, Charlie Parker, Miles Davis. Pourtant, chaque fois, les collaborations tournent court. Il n’existe aucun enregistrement de Stanislas Morton durant cette période particulièrement riche de l’histoire du Jazz. Morton a côtoyé les plus grands de cette époque, les défricheurs, ceux qui ont créé l’évènement, mais jamais au bon moment.

Mais ce rendez-vous raté permanent avec la gloire n’eut pas que de néfastes conséquences. Certes, Stanislas Morton, toute sa vie durant, fraternisa avec la misère et la gêne, certes, il dormit plus souvent sous les ponts qu’à l’hôtel, mais cet acharnement du sort lui permit, faute de moyens, d’échapper au fléau de l’alcool et de la drogue qui décima prématurément nombre de ses camarades. C’est d’ailleurs pourquoi, lors de l’accident de voiture qui faillit lui coûter la vie en 1961, alors qu’il se trouvait à Paris, c’est au carré de vigne qu’il fût contrôlé positif. Il s’en sortira finalement avec quelques côtes cassées et une chute des deux bras (évènement considéré alors comme une occurence exceptionnelle par les médecins de l’époque, qui finiront par réviser leur jugement devant la recrudescence des cas au début du XXIe siècle). Ceux-ci prendront environ trois mois pour repousser mais ils ne retrouveront jamais leur longueur originale, ce qui contraindra, une fois de plus, Stanisla Morton à changer d’instrument, ses membres étant maintenant trop petits pour embrasser la contrebasse. Il se souviendra alors de ses amours de jeunesse, le cornet à piston et la soufflette balbeurtoise et se convertira à la trompette, instrument plus adapté à la taille de ses nouveaux bras (d’autant plus que — à quelque chose, malheur est bon — la repousse de ses bras lui permit de retrouver tous les doigts de sa main gauche).

De 1962 à 1975, on retrouve à nouveau Stanislas Morton se débattant dans les courants du Jazz de l’époque. Il s’essaiera alternativement au Jazz modal, au Free Jazz, au Jazz soul, funk, au Jazz fusion réussissant l’exploit toujours renouvelé de ne jamais laisser la moindre trace, de ne jamais graver le moindre sillon, de ne jamais impressionner la moindre pellicule, de ne jamais marquer de son empreinte la moindre couche d’asphalte. On le verra pourtant, pendant cette période, aux côtés de Herbie Hancock, de Wayne Shorter, de Keith Jarrett, de Joe Zawinul, mais jamais sur une scène et jamais aucun témoignage sonore ne viendra attester sa présence. A partir de la fin des années 70, Morton n’y croit plus beaucoup et il commence à s’éloigner des cercles musicaux. Il a 60 ans révolus et il n’attend plus ce succès qui ne lui a jamais souris à lui qui a tutoyé les plus grands. Il retourne alors dans le Milwaukee pour prendre la succession de son père et débarrasser la ferme familiale de la horde de punk qu’est devenue l’ex-communauté beatnik.

80-98, Stanislas Morton est retourné chez lui et n’en a plus bougé, mais il n’a pas arrêté la musique pour autant. Stanislas Morton est un musicien et un musicien ne renonce pas à la musique, quoi qu’il arrive. Il considère que les dérives dans lesquelles se perd le Jazz de l’époque l’éloignent trop de ses racines et il se lance dans sa propre expérimentation musicale. Il crée alors, pendant cette période, son folklore personnel, mais aucun enregistrement ne nous en étant parvenu à ce jour, personne ne sait de quoi il retourne.

En 2001, le malheur le frappe encore sous la forme d’un cancer du poumon pour lequel il suivra un traitement long et douloureux. On serait légitimement en droit de se demander si à 83 ans, Stanislas Morton est encore capable de changer d’instrument car avec un seul poumon, la trompette semble compromise. Le coup aurait été fatal à plus tendre que lui, mais une fois de plus, Stanislas a fait fi de l’obstacle, a surmonté l’adversité et a poursuivi son aventure musicale : selon un témoignage récent, à 88 ans, le vieux Stanislas Morton, phénomène étonnant, soufflait dans sa trompette avec ses fesses. Quand on est musicien, on ne s’arrête pas aux contingences.