L’urinoir, cet ennemi du peuple, est un objet perfide qui demande une extrême habileté à son utilisateur qui doit développer une technique à toute épreuve et s’entourer de multiples précautions pour ne pas se voir arroser en retour. Un instant d’inattention et votre jaillissement vient heurter le bloc « sent bon », provoquant ainsi un retour de flamme[1] immédiat. Si alors, par réflexe, vous tentez une manoeuvre d’esquive, c’est votre voisin qui s’en trouve aussitôt sanctionné. C’est une affaire qui peut vous mener très loin.

Je me demande d’ailleurs souvent qui, un jour, a eu l’idée de disposer ces vases si près les uns des autres ? A-t-on à ce point besoin de nier toute notion de pudeur au motif qu’on possède une poutre apparente ? La notion de virile camaraderie est-elle à ce point ancrée chez mes congénères qu’ils ne peuvent imaginer se quitter un instant, ne serait-ce que pour laisser leur nature s’exprimer ?

Non mais comment peut-on prendre plaisir à uriner en compagnie d’un inconnu avec qui il ne nous viendrait même pas l’envie de déjeuner ? Alors comme ça je suis censé être conforté dans ma résolution urinatoire par la promiscuité, parfois odorante, d’un compagnon d’évacuation dont le sourcil relevé et le regard en coin témoignent de l’intérêt qu’il porte à ce que tout se passe bien du côté de MA pissotière. Faut dire que la physionomie humaine ne nous autorisant pas à tourner la tête de plus de 180°, il reste peu de choses susceptibles de contenter la curiosité inhérente à l’individu placé face à l’urinoir. La contemplation du mur situé à environ 25 cm de son nez ne pouvant y satisfaire à elle seule. Je subodore d’ailleurs que c’est volontairement qu’on a placé les urinoirs en rang de haricots si proches les uns des autres. Pour qu’il soit rigoureusement impossible de s’intéresser à quoi que ce soit d’autre qu’à son propre processus d’écoulement ou à celui du voisin. N’y voyez pas de hasard, les salles d’aisance pour homme sont des temples élevés à l’art de l’urination collégiale sortis tout droit du cerveau malade d’un architecte ondiniste.

Notes

[1] le terme pourrait paraître inadéquat à quiconque n’a jamais contracté de blennoragie…