A ce stade, je ne peux empêcher un certain nombre de questions de me prendre d’assaut de la manière la plus grossière. Je passerai rapidement sur la première d’entre elles qui me fait m’interroger sur cette profession qui se trouve sous le choc pour, somme toute, si peu de choses. Espérons donc que cet outrage pictural soit la chose la plus traumatisante qui leur arrive et passons à la suite.

Dans le cas qui nous intéresse, il s’agissait d’une toile immaculée, on n’en sait pas plus. Ce n’est certainement pas la première toile entièrement blanche, il en existe plusieurs autres, la plus connue et la première étant Carré blanc sur fond blanc de Kasimir Malevitch qui a utilisé deux marques de peinture différentes, une russe et une française, pour réaliser son oeuvre. Ce principe d’art conceptuel semble réservé aux peintres. A ma connaissance, aucun musicien n’a encore réussi à vendre de disque vierge. J’ignore, en revanche si un sculpteur a reproduit l’idée en livrant une masse brute contenant potentiellement toutes les réalisations possibles et imaginables. Par ailleurs, la peinture a ceci de particulier, par rapport à la musique, que la toile est un support unique que l’on ne peut comparer à la reproductibilité infinie du disque.

Avant de passer aux questions proprement dites, je voudrais tout de même préciser que je peux tout à fait comprendre qu’il coexiste plusieurs conceptions de l’art pictural radicalement différentes. A titre personnel, j’opère une distinction de principe entre l’art ayant pour objectif de susciter une émotion et l’art visant à stimuler l’intellect, voire à provoquer une réflexion. J’ai bien dit à titre personnel, je n’impose à quiconque d’adhérer à mon distinguo, d’autant que la frontière entre les deux n’est pas toujours marquée. J’ai simplement tendance à considérer la première comme l’expression personnelle de l’artiste et la seconde comme un exercice de style. En réalité, je suis bien conscient que la plupart des artistes donnant dans la seconde catégorie ont précédemment donné dans la première ou passent allègrement de l’une à l’autre.

Maintenant, place aux questions. Elles ne sont pas toutes malicieuses et pour certaines, je serais vraiment heureux si quelqu’un de versé dans le domaine pouvait me déniaiser:

1) Si je peux comprendre qu’une toile monochrome, noire, blanche ou jaune canari soit une idée nouvelle et ait une signification bien précise, en quoi une autre toile monochrome par un autre auteur est-elle intéressante ? N’est-ce pas l’idée qui était l’oeuvre ?

2) La femme s’étant livrée à l’outrage étant elle-même peintre, est-ce que cela ne change pas le sens de sa démarche ?

3) Si je me soulage dans la fontaine de Duchamp, est-ce que je dégrade une oeuvre d’art ou est-ce que j’en crée une autre en rendant à l’objet son usage originel ?

4) Quelle différence y-a-t-il entre le monochrome d’un peintre reconnu et un autre créé par moi ?

5) Que penseriez-vous d’un musicien qui cesserait de graver sa musique sur disque mais donnerait un concert unique évalué à deux millions d’euros ?

6) et si ce concert est constitué de silence ?

7) Est-il nécessaire qu’un peintre ait fait ses preuves auparavant avant de faire un monochrome ?

8) Est-ce que ce sont les oeuvres précédentes qui font la valeur du monochrome ?

9) A quel moment l’idée se substitue-t-elle à l’exécution ?

10) A quel moment l’escroquerie se substitue-t-elle à l’idée ?

11) Le procédé est-il reproductible à l’infini ?

12) Peut-on alors dire qu’il y a création de monnaie virtuelle ?

13) Si un peintre reconnu fait exécuter l’oeuvre par son chien, est-ce que l’aura du peintre confère de la valeur à la toile ?

14) Est-ce que l’aura du chien fait prendre de la valeur au peintre ?

15) Est-ce qu’il suffit d’avoir une idée nouvelle pour être riche ?

16) Est-ce que le talent a encore sa place dans ce galimatias ?

17) Peut-on justifier une toile délibérément spécieuse à posteriori ?

18) A-t-elle quand même de la valeur ?

19) Pourquoi est-ce que je ressens un pincement au niveau du flan gauche lorsque je me pince la fesse droite ?

Toutes ces questions me tourmentent. Décidément, l’art moderne, c’est bien compliqué