Mais à part avoir l’odorat particulièrement développé et le nez éminemment sensible (et vice-versa), mon organe olfactif (mais pas factice) possède également une autre singularité : Je ne sens pas les mêmes odeurs que vous et moi. Enfin que vous tout seuls plutôt.

Je me suis rendu compte de ça à l’adolescence. C’était dans les années 80, nous marchions élégamment avec des amis en devisant gaiement. Nous étions jeunes, beaux et insouciants. La conversation dérivait paresseusement sur l’opportunité de repenser les équations de Navier-Stokes et, plus particulièrement, leur portée appliquée aux fluides non newtoniens dans l’hypothèse d’un écoulement électro-fluidodynamique (à couille molle) à la lumière des avancées récentes de la théorie des cordes à linge, quand nos pas nous amenèrent à croiser une boulangerie dont se dégageait une odeur épouvantable, qui évoquait furieusement l’extrait d’excrément putréfié de mammouth auquel on aurait ajouté un zeste de fiente de ptérodactyle et qu’on aurait saupoudré d’une quantité non négligeable de régurgitation de yéti malade du foie (et peut être également une goutte d’essence d’étron de hamster, mais n’en étant pas absolument certain, je préfère ne pas m’avancer).

Je n’avais aucun doute, déjà à l’époque, sur le peu de discernement manifesté par les gens qui m’avaient choisi comme ami, mais le fait qu’ils trouvent [1] cette odeur appétissante m’avait quand même mis la puce à l’oreille quand à la fiabilité de mon nez. Je ne sais pas si cela se fait toujours mais, dans le temps, certains dépôts qui ne fabriquaient pas leur pain utilisaient des diffuseurs pour propager une senteur de croissant chaud et c’est effectivement cet arôme que mes compagnons percevaient. Alors pourquoi humais-je, quant à moi, cette exhalaison fétide ? Je ne sais ! Peut-être les éléments chimiques entrant dans la composition d’un parfum en altèrent-ils, chez moi, la fragrance.

Toujours est-il que quoi qu’il en soit, j’ai beaucoup de mal à supporter le parfum, fût-il de marque, dont le beau sexe est si friand. C’est d’ailleurs étonnant quand on pense que je possède, moi-même, un sexe particulièrement beau et raçé, mais ne nous laissons pas distraire par de concupiscentes digressions et poursuivons notre oeuvre d’édification des masses. Je dispose, disais-je donc si je me souviens bien, d’une tolérance plutôt limitée au parfum. Ce n’est pas tant que je trouve ses effluves nauséabonds, mais il me pique la gorge. Je préfère de loin respirer le parfum naturel des corps, y-compris la senteur doucement âcre de la sueur plutôt que d’être agressé par des émanations artificielles. Et puis pour quelle raison les femmes devraient-elles sentir la fleur ou pire, la framboise ou la vanille ? Ces arômes entêtants ont tôt fait de m’écoeurer.

Loin de moi cependant l’idée de contester à chacune et chacun, la liberté de s’entourer des effluves de son choix, mais la plus élémentaire des politesses voudrait que cela reste affaire de choix personnel et que nul ne se voit imposé de baigner dans des vapeurs qui l’indispose. À la rigueur, je conçois le parfum comme quelque chose d’intime que l’on ne devrait percevoir chez autrui que lorsqu’on l’approche assez près pour que le contact soit qualifié d’intime justement. Mais la conception qu’en ont de nombreuses femmes qui souhaitent qu’on sache qu’elles sont venues bien après leur passage m’horripile. Après tout, en ces temps de précoccupations environnementales il serait logique de faire la chasse à la cocotte comme on la fait aux fumeurs. On est prié de laisser l’espace olfactif dans l’état où on l’a trouvé.

Notes

[1] dans ma grande mansuétude, je vous épargne le plus-que-parfait du subjonctif.